L’ART DE JOUER (SUR) LES PROLONGATIONS
Vous souhaitez qu’une opération relativement bénigne restaure votre intégrité physique. Vous consultez donc le chirurgien qui vous a antérieurement consacré des soins. Il n’élève pas d’objection.
Vous le prévenez que vous avez besoin de connaître d’abord en détail le parcours qui vous attend. Vous demandez s’il faudra de nouveau vous prêter à un test de dépistage du coronavirus. On vous répond, non sans un agacement perceptible, qu’on n’en sait rien. Vous demandez si vous devrez séjourner une nuit en clinique. On vous répond que non, que l’intervention se fait en ambulatoire : « Vous entrez le matin, vous sortez le soir. » Vous vous en réjouissez. Vous demandez quelle est l’anesthésie prévue. « Anesthésie générale », vous dit-on, tout en cerclant l’option sur la fiche qu’on prépare. Comme vous vous êtes renseigné et savez qu’une autre option est possible - ce qu’on appelle une « anesthésie loco-régionale » -, vous la demandez. On tente une diversion : « Vous verrez avec l’anesthésiste ». « Non », dites-vous nettement, « je ne veux pas d’anesthésie générale. » On barre l’option déjà cerclée, on inscrit celle que vous souhaitez, et on vous fait constater que c’est écrit. Vous demandez dans quel délai vous pourrez reprendre toutes vos activités quotidiennes. On vous répond avec précision. On vous explique la technique opératoire, en faisant valoir qu’elle est exempte de grosses difficultés. On précise que vous devrez payer un « complément d’honoraires » parce qu’en l’absence d’urgence (et même de nécessité dans ce cas particulier) la Sécu réduit ses remboursements. Le montant de ce complément vous étonne un peu, mais vous donnez votre accord. On conclut : « Pour la date, voyez avec ma secrétaire. »
Vous voyez avec la secrétaire.
Attentionnée ou prudente, elle commence par s’assurer qu’on n’a pas oublié de vous annoncer le complément d’honoraires. Elle vous indique la date disponible la plus proche et la suivante, nettement plus éloignée. Vous dites que vous avez besoin de réfléchir, d’en parler avec votre entourage, que vous téléphonerez. Elle signale que, de toute manière, un changement reste possible. Elle vous demande de compléter et de signer votre fiche, dont elle glisse un exemplaire dans une jolie chemise de bristol glacé, déjà bien garnie de documents , que vous êtes invité à consulter avec attention.
De retour chez vous, vous en inventoriez le contenu : deux dossiers d’inscription l’un en ambulatoire, l’autre en hospitalisation - pourquoi ? Logique, vous éliminez le second. Suivent une « notice d’information » tapée bien serré pour que vous n’ignoriez aucun des risques que vous allez courir, et « un consentement éclairé » dont la formulation, qui vous remet pieds et poings liés entre les mains du médecin, vous paraît mériter quelques amendements. Vous vous souvenez que, lors de l’opération précédente, la clinique avait gardé la fiche du chirurgien et que, souhaitant la relire, vous aviez dû en quémander un double : vous prévoyez de faire des copies de tout.
Quelques jours après, vous rappelez la secrétaire. Vous vous accordez sur une date. Elle promet de vous envoyer par courriel les dernières consignes et les ordonnances. Il ne vous reste qu’à prendre rendez-vous avec un anesthésiste. Votre première tentative est vaine : le secrétariat ne dispose pas encore du « planning » pour le mois suivant. Vous rappelez deux semaines plus tard. La standardiste est curieuse, voire narquoise : « Qui doit vous opérer ? Monsieur Hippocrate ? Et que doit-il vous faire, monsieur Hippocrate ? » Votre réponse semble la persuader qu’il ne s’agit pas d’une futilité. Elle vous fixe un rendez-vous, huit jours avant l’intervention. Vous décidez de déposer le dossier d’inscription en même temps.
Vous entreprenez de le remplir, non sans y insérer vos restrictions : un box individuel, une information immédiate avant tout changement éventuel. Vous scannez l’ensemble, vous imprimez quelques copies… à l’usage de la clinique, et vous rangez les originaux dans vos archives.
Vous avez beau avoir rendez-vous au début de l’après-midi, la salle d’attente des anesthésistes est presque pleine à votre arrivée. Vous avez déjà rencontré une fois celui qui vous reçoit, mais il ne paraît pas s’en souvenir. Vous posez devant lui la fiche du chirurgien et la feuille d’instructions reçue par courriel (plutôt évasive : intervention « dans l’après-midi », anesthésie loco-régionale « préférée par patient »…). Il interroge, il tape sur son clavier, il interroge, il retape. Il imprime une série de documents qu’il vous tend. Dernière question : « Pourquoi avez-vous peur de l’anesthésie générale ? » Réponse (toujours votre logique) : « Je n’ai pas peur, mais je ne vois pas l’intérêt de faire une anesthésie générale pour compléter ce qu’on a pu faire sous loco-régionale. » Il ne commente pas. Cet « intérêt », vous le comprendrez plus tard.
Vous allez déposer votre dossier d’inscription à l’accueil. Il faut tirer un numéro, attendre qu’un écran l’affiche, avant de pousser la porte d’une des cabines vitrées où des hôtesses s’activent… avec modération. Celle qui vous reçoit s’épanouit étrangement en parcourant les papiers que vous avez déposés sur son bureau. Elle se relève presque aussitôt. « C’est tout ? dites-vous. - C’est complet. Vous avez même fait les copies des cartes (d’identité, de sécurité sociale, de mutuelle). » Mais est-ce bien cette prévenance qui la réjouit à ce point ? Elle ajoute : « Quand vous entrerez, ce n’est pas la peine de suivre tout le circuit ; adressez-vous directement à l’hôtesse de l’accueil. » Vous devriez vous étonner, mais qui n’admet avec plaisir une simplification des formalités ?
L’avant-veille de l’opération, l’assistante du chirurgien laisse un message sur votre téléphone : « Serez-vous accompagné ? Répondez par texto. » Vous obtempérez, ajoutant un remerciement succinct - que vous regretterez dans quelque temps.
***
Vous avez exécuté toutes les consignes transmises, comme promis, par la secrétaire. Vous vous présentez à l’heure dite, à l’endroit prescrit. À l’accueil, elles sont deux ; elles vous font signer un document précisant que vous entrez en chirurgie ambulatoire et que votre sortie aura lieu le soir même à dix-huit heures. « Peut-être y aura-t-il un peu de retard », dites-vous, avec indulgence, connaissant les mœurs de ces sortes d’endroits. « Ça se pourrait », ricane mezzo voce l’une des deux, mais vous y prêtez à peine attention ; la pleine portée de son ironie, vous ne la comprendrez que trop, d’ici peu.
Vous êtes invité à vous rendre au deuxième étage, une secrétaire vous y enregistrera. Vous ignorez la disposition de la clinique, on n’en trouve de plan nulle part, ni dans le hall ni sur la Toile. Puisqu’on vous a dit de monter, vous montez. Dans son étroit bureau, à mi-parcours du couloir de l’étage, la secrétaire n’a personne en face d’elle ; néanmoins elle vous intime l’ordre d’attendre dans la salle contiguë, d’où elle vous rappelle au bout de quelques instants. Méthodiquement, elle vous réclame les documents que vous avez été prié de rapporter ; vos additions manuscrites n’ont pas l’air de l’intéresser : les remarque-t-elle seulement ? L’appétit de son ordinateur satisfait, elle vous renvoie dans la salle d’attente où, en l’espace de deux heures, vous ne verrez passer qu’une autre personne. Vers midi, la secrétaire plie bagage ; à une infirmière qui s’en va dans la même direction, vous l’entendez demander pourquoi on a envoyé à cet étage quelqu’un qui entre comme ambulatoire ; les deux femmes sont déjà trop loin pour que vous perceviez la réponse. S’agissait-il de vous ? La question vous effleure l’esprit, mais peu vous importe où on vous loge.