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L'ART DE JOUER (SUR)... 2

 

Peut-être devriez-vous vous étonner lorsque, un quart d’heure après, une infirmière toute jeune - une débutante ?- vous conduit non dans un box mais dans une chambre. Mais pourquoi le fait que la clinique vous case où ça l’arrange rendrait-il caducs et la parole du chirurgien et le bulletin qu’on vous a fait signer à l’entrée ? Toutes ces réflexions ne vous viendront qu’après coup (et Dieu sait si le mot est juste !). Pour l’instant vous vous abandonnez avec confiance au cours des choses. La petite infirmière déclare qu’elle ignore l’heure de votre opération, vérifie que vous avez respecté les consignes, prépare votre peau au bistouri ; elle semble tenir à vous expliquer le fonctionnement de la télécommande du lit et, de peur de déranger son schéma opérationnel, vous ne la contrariez pas, quoique vous jugiez sa démonstration doublement inutile : vous savez manipuler ce genre d’engin rudimentaire et,  pour un après-midi, quel besoin pourriez-vous en avoir ?…À peine partie, la revoici, qui passe la tête dans l’entrebâillements de la porte pour lancer : « Le brancardier viendra vous prendre entre quatorze heures trente et quinze heures. » Vous calculez : donc, intervention vers seize heures, qui doit durer une demi-heure, sortie possible vers dix-neuf ou vingt heures. Vous calculez ensuite: encore deux heures à attendre le brancardier, au bas mot ; inutile de se presser pour enfiler la tenue de bloc opératoire posée sur la table.

À peine avez-vous rangé veste et chaussures, l’une sur le dos de la chaise, les autres dessous, à peine commencez-vous à vous demander ce qu’il pourrait être utile de sortir de votre sac (une serviette, quelques affaires de toilette peut-être, pour vous rafraîchir avant de rentrer chez vous), à peine déposez-vous sur le lit votre dossier de paperasses, qu’on frappe à la porte de la chambre. C’est un jeune homme qui entre ; il se perche sans façon sur le bras du fauteuil destiné aux visiteurs ; il est, dit-il,  kiné et vient vous « donner ses directives » ; vu votre différence d’âge, le terme vous fait tiquer, mais bien moins que ce qui suit : « Je passerai les compléter demain matin », enchaîne le freluquet. Vous objectez logiquement : « Demain, je ne suis pas là, je suis en ambulatoire. - Non ! » Il vous jette le mot avec tant de dureté, tant de mépris que, s’il vous balançait son poing dans la figure, vous aspergeait de vitriol, vous cinglait d’un knout, l’effet serait le même. Vous voilà suffoqué, sidéré, révulsé - et projeté vingt ans en arrière, lorsque cette même clinique où vous êtes vous avait joué ce que vous aimeriez appeler un tour de cochon : négliger de vous informer des dispositions prises à votre sujet. Est-il possible, est-il pensable qu’elle ait récidivé ? Non, certes, ce n’est pas la panique qui vous envahit. C’est une résolution inflexible : on ne disposera pas de vous comme on déplace un pion !

Tant pis pour le jeune coq. Avec un peu plus de tact et de délicatesse, il aurait sans doute essuyé moins d’éclats de votre colère. Mais lorsque, du dossier posé sur le lit, vous extrayez la fiche du chirurgien pour la lui mettre sous les yeux, c’est tout juste s’il y jette un  regard distrait. Il vous assène : « On va bien voir qui a  raison ! ». Et il empoigne son téléphone. Le prénom qu’il prononce, vous le connaissez : il parle à l’assistante du chirurgien, béate d’admiration devant son patron parce qu’il est « très organisé » (Par la suite, quand vous aurez admis qu’il a menti, vous penserez méchamment qu’il sait surtout s’organiser selon son intérêt.)  Ce qui vous étonne, c’est que le freluquet ne vous nomme pas ; il se borne à dire qu’un patient affirme devoir sortir le soir même - ce qui implique que vous êtes plusieurs dans la même situation. Qu’il vous lance presque aussitôt : « J’ai raison ! », vous vous y attendiez ; votre réplique est prête : « On m’a dit ambulatoire, je partirai ce soir. » Il vous tend le téléphone : « Tenez, si vous ne me croyez pas ! » L’assistante n’a que de piètres arguments à vous opposer : l’après-midi est très chargé (mais à qui la faute ?), elle a beaucoup de travail au bloc (comme si un message d’information demandait tellement de temps !)… Quand vous raccrochez, c’est le jeune homme qui fait les frais de votre indignation, tout injuste que cela lui paraisse, mais ne représente-t-il pas à cet instant la clinique et ne la défend-il pas ? Il croit vous intimider en rappelant que vous ne pouvez sortir sans l’aval du médecin, il s’imagine vous troubler en soulignant qu’il y a d’autres chirurgiens ailleurs, capables des mêmes prouesses, auxquels vous auriez pu faire appel puisque vous avez si mauvaise opinion de la clinique. Vous lui clouez le bec sans peine : « Les papiers ? Ce n’est pas un problème ; je viendrai les chercher demain, j’habite assez près…. Ailleurs ?  C’est ici qu’on m’a soigné. » De guerre las, il demande plus humblement si vous voulez entendre ce qu’il était venu dire. Son rabâchage de conseils dix fois lus et entendus touchant les lendemains de l’opération, pourquoi l’écoutez-vous ? Pour ne pas le priver de son rôle, comme tantôt l’infirmière ?  De crainte qu’un infime oubli de précaution n’altère l’avantage physique de l’intervention, alors qu’on vient de vous ôter tout son bénéfice mental ? Mais que votre patience temporaire n’engendre pas d’illusions ! Dès qu’il fait mine de se retirer, vous redites votre décision : « Ce n’est pas la peine de revenir demain, je n’y serai pas. »

 

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